Le temps de quelques minutes, plongez dans le coeur battant de la Maison Cartier du début du siècle dernier, au moment de la création d’un bijou devenu aujourd’hui légendaire.
Paris, 1924. Les souvenirs douloureux de la Première Guerre mondiale s’oublient dans les flûtes de champagne, les airs de charleston, les volutes blanches des fume-cigarettes et l’esprit des années folles. La ville lumière se reconstruit, s’avant-gardise et Brassaï l’immortalise à travers son objectif.
Autour d’un petit noir sur le zinc, entre les cliquetis des cuillères contre les dessous de tasse et le va-et-vient rapide des garçons de café, les conversations vont bon train. Il suffit de tendre l’oreille pour entendre parler des prochains Jeux olympiques, d’Arts Décoratifs ou de l’imminente arrivée du printemps.
On remarque que, pour une question de mode, qui se traduit par la recherche de liberté dans les mouvements, les femmes ont raccourcis leurs cheveux et leurs jupes. Coupes à la garçonne et robes au dessus du genou deviennent la tendance à suivre tandis qu’avec l’avènement de l’automobile, les hommes misent sur une allure sporty-chic où le pantalon de golf et les chapeaux mous s’immiscent dans les garde-robes.
Un nouveau souffle semble avoir ainsi balayé la capitale, comme un léger tournant prometteur.
Naissance d’un bijou mythique
Dans l’atelier de la Maison Cartier, situé au 13 rue de la Paix à Paris, sur le bureau en acajou recouvert d’un dessus en cuir brun foncé et tanné par le temps, plusieurs feuilles en papier ont été griffonnées au crayon.
Voilà quelques temps que le poète français Jean Cocteau a confié une commande particulière à son ami Louis Cartier, « le magicien subtile », comme il aime l’appeler affectueusement. Cocteau souhaite que le joaillier, dont il fait la connaissance dans un hôpital militaire pendant le conflit de 14, lui réalise une bague « triplement saturnienne ». Il a dans l’idée de pouvoir l’offrir à son amant, l’écrivain prodige Raymond Radiguet, dont le travail marque considérablement la littérature française.
Dans de nombreux domaines, on constate une simplification élégante des choses. Les grands couturiers ou les architectes s’attèlent à des influences allégées du superflu.
C’est dans ce contexte que Louis Cartier se met au travail. Le joailler esquisse, dessine, affine le trait, laisse son esprit vagabonder tout en restant à l’écoute de ce qui l’entoure. Bien qu’il l’ignore encore, Louis Cartier est, en réalité, en plein processus de création d’un bijou qui deviendra un véritable classique de la Maison fondée en 1847.
Son sixième sens aiguisé l’oriente et c’est ainsi qu’une bague à trois anneaux entrelacés, forme singulière pour l’époque, voit le jour. Outre un graphisme très contemporain, cette création est le témoignage tangible d’une démarche créative audacieuse.
En effet, pour un joaillier, concevoir un bijou dénué de pierres précieuses mais uniquement composé de métaux est une première. On reconnait un esprit visionnaire à l’état brut.

Trois anneaux, trois couleurs, trois symboles
La combinaison d’or gris, d’or rose et d’or jaune, outre la référence à la Trinité chrétienne, représente respectivement, l’amitié, l’amour et la fidélité. La sobriété intemporelle du bijou plaît à Cocteau. Ce dernier l’adopte sans attendre en le portant de manière originale, en double exemplaire, toujours à l’auriculaire, telle une chevalière que l’on peut faire glisser du pouce dans un geste ritualiste.
Commercialisée dans les années ’70, baptisée « Trinity » en 1998, l’anneau aux trois couleurs est un véritable signe d’engagement entre deux êtres, un message d’amour universel, dont le design est aussi bien apprécié par la gente masculine que féminine.
« Trinity, all about you forever »: un emblème qui se transmet de génération en génération comme un fidèle messager.

