Toccata dans les vignobles champenois

À l’évocation de cette région, l’envie de monter ses idées en neige et d’allonger sa respiration se fait pressante. Sur place, on entraperçoit la vitalité des vignerons et de leurs côteaux reconnus par l’UNESCO en 2015.

C’est en direction du nord que nous roulons. Nous nous laissons guider tel un skieur nautique tracté derrière sa chaloupe, puis contournons Dijon avant de remonter vers le Parc naturel régional de la Forêt d’Orient. À l’indication « Épernay », le clignotant est actionné, quelques villages endormis sont traversés avant d’emprunter une route en lacet. Une dizaine  de minutes plus tard: des vignobles volubiles flirtants sous un ciel pommelé. Terre de fines bulles et de sacres royaux, on contemple la région pour mieux prendre son élan tandis que le monde s’ouvre doucement à la lumière estivale. Celle-ci nous caresse le haut de la joue à l’heure du premier café allongé.

Royal Champagne: une histoire de cœur

Nouveau membre des Leading Hotels of The World, Le Royal Champagne offre au voyage poétique, placé sous le signe du luxe confidentiel, une place de choix. Les 47 chambres (dont la Suite Joséphine de 107 m2) toutes dotées d’une terrasse, aménagées avec un esprit design – couleurs claires, duvet douillet tel un fluffy pancake dominical, baignoire ancienne où barboter – ont été pensées par l’architecte rémois Giovanni Pace et offrent toute des vues sur la Vallée de la Marne. Le verre et la pierre d’Euville, une variété minérale dont la teinte dorée rappelle celle du nectar des rois, sont les deux matériaux principaux. De la terrasse ensoleillée ou de la piscine extérieure, mettant le monde à vos pieds, on laisse libre court aux cavales mentales. 

L’établissement, un ancien relais de poste où les rois faisaient étape sur le chemin de leur couronnement à Reims, a été racheté en 2014 par Denise Dupré et Mark Nunnelly, propriétaires américains des vignobles conduits en biodynamie Leclerc-Briant (entre autres) situé à 8 kilomètres de là. Le couple d’esthètes ont à cœur de proposer mieux qu’un lieu d’hébergement; il s’agit de vous propulser vers une expérience dont vous vous souviendrez longtemps à l’image du pâté en croûte de canard à la figue dégusté à la table du Bellevue du Chef Christophe Raoux. Le soir venu, on plonge dans les bras de Morphée en un claquement de cils démaquillés avec la réjouissance du lever du soleil du lendemain au dessus de la Vallée de la Marne.

Villa des trois clochers

L’ancienne demeure familiale, aujourd’hui exclusivement dédiée à la privatisation, donne l’occasion de se précipiter tête la première dans un paysage spectaculaire agrippé aux vignes. À perte de vue, une terre bénie aux airs de grand potager nourricier, les églises de Villers-Allerand, Rilly-la-Montagne et la Cathédrale de Reims. Rien que ça. La maison art déco, avec concierge et chef privés, compte 5 suites, une cuisine ouverte sur une salle à manger, un parquet qui craque et un jardin avec piscine chauffée. On est sensible à la conservation de l’âme de la demeure et des photos de famille d’origine accrochées aux murs. Chaque début de journée prend des allures de fête face à cette nature exaltée qui vous tapote l’épaule avec en fond le chant des oiseaux qui s’éveillent.

Maison Leclerc-Briant: la renaissance d’une entreprise ancestrale à Épernay

Le champagne de la Maison Leclerc Briant se démarque par sa certification bio et biodynamie. Fondée en 1872 par Lucien Leclerc, elle se convertit à cette forme d’agriculture organique sous l’impulsion de la 4e génération au début des années 1950. Mal dirigée financièrement, cette Maison pionnière tombe en désuétude. C’est en 2012 qu’elle reprend du poil de la bête reprise par le couple Denise Dupré et Mark Nunnely. À partir de ses 13 hectares de vignes 100% Demeter, elle produit sans entrants chimiques 140’000 bouteilles millésimées annuellement. Coup de cœur pour la cuvée « Abyss » affinée à 60 mètres de profondeur dans la mer à Ouessant. Les bouteilles profitent ainsi des bénéfices des courants marins.

Domaine des Crayères à Reims, la Cité des Rois

Séjour de haut vol au dessus de tous les nids d’oiseaux. Il y a d’abord l’arrivée phénoménale où l’art de vivre à la française dépasse le sublime sur la butte Saint-Nicaise et qui fait l’effet d’une rasade d’eau de vie sur rythme cardiaque. On s’attendrait à voir la Marquise de Polignac, pour qui les lieux ont été érigés en 1904, descendre de son cheval. Il faut reconnaître que l’établissement lové dans un parc de sept hectares avec sa table doublement étoilée, acquis en 1980 par la famille Gardinier et réaménagé par l’architecte d’intérieur Pierre-Yves Rochon (The Woodward à Genève ou le Georges V à Paris), donne un coup de pep’s à l’histoire des lieux. Chacune des 20 chambres, fleuron des établissements Relais & Châteaux, porte le nom d’une impératrice, d’une reine ou d’une princesse d’Europe. Une parenthèse hors du monde, loin des petits cailloux de l’existence, où tout semble être un laps de temps éthéré. Dans cet hôtel écrin, au bon goût français qui sait ressusciter le culte de l’insouciance, tout donne envie de s’y lover à jamais pour mieux se réjouir des souvenirs à venir.

On reste sensible au service remarquable, où le personnel se plie en quatre telles des cocottes en papier. Et puis surtout Arnaud Valary, Directeur Général du Domaine, qui souffle dans cette contrée où il fait bon vivre la sensation que la joie est toujours à deux pas. C’est lui qui nous glissera le nom des ateliers Simon-Marq qui travaillent actuellement sur les vitraux de Notre Dame de Paris ou une anecdote sur la région. La table doublement étoilée du chef exécutif Christophe Moret natif d’Orléans, aux influences françaises et japonaises, est une ode à la vie, à l’image de l’extraordinaire chawanmushi (flan salé) surmonté d’oursin et d’une nage de bonite ou de la magnétisante araignée de mer, rafraîchie aux parfums de poivre, servis sous son lustre et l’œil d’un des portraits de famille ornants les murs. Tout est une célébration gustative, une mélodie constituée de notes uniques qui nous fait oublier notre solfège.

Voir aussi

Ce qui est émouvant, c’est d’observer aussi la façon avec laquelle le Chef, au sourire généreux et l’œil lumineux, noue des relations fortes avec les gens du coin, connait les prénoms de ses producteurs, donne des titres de noblesse aux liens. Il met un point d’honneur à travailler avec des cultivateurs férus de leur métier doublé d’un profond respect pour eux qui comprennent sa démarche, tel un gage de complémentarité entre les deux professions en quête de qualité. Il se procure ainsi des produits hauts en couleur tels que les agrumes ou les piments de Stéphane Bour installé à Prunay ou des champignons des carrières voisines pour son feuille à feuille de foie gras. À ne pas manquer aussi, les élaborations gracieuses très peu sucrées mais absolument gourmandes de la cheffe pâtissière Rosalie Boucher et de sa sous-cheffe Kanako Ishida en fin de repas.

Les frémissements des feuilles et les prochaines rêveries végétales s’étendent à travers la fenêtre. Le vent guilleret fait voler les rideaux. Le parfum des jacinthes sauvages s’immiscent dans les interstices et on aperçoit les premières hirondelles; sensation d’avoir frappé à coups discrets sur la porte menant à la folle poésie du terroir français.

Carnet d’adresses

Royal Champagne Hôtel & Spa: royalchampagne.com
Maison Leclerc-Briant : prendre rendez-vous pour une visite sur www.leclercbriant.fr
Domaine Les Crayères: lescrayeres.com
Atelier des maîtres verriers Simon-Marq: www.ateliersimonmarq.com

Photos: ©Mireille Jaccard

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