À l’heure où l’image domine et où l’expérience culinaire se met en scène avant même d’être goûtée, Camille Pedrini-Perret trace une ligne exigeante: celle d’un design culinaire qui ne masque rien, mais révèle tout. Formée à Lyon, nourrie par les grandes maisons et façonnée par des années d’expérience entre cuisine, événementiel et conseil, elle incarne une gastronomie pensée comme une expérience globale, sensible et profondément cohérente.
Rencontre avec une femme de goût qui refuse le décor sans fond et revendique, avec une rare lucidité, la cohérence comme forme ultime du luxe.
Vous avez d’abord été formée dans des maisons exigeantes. Qu’est-ce que ces années vous ont laissé ?
Elles m’ont laissé la rigueur, sans hésitation. Une vraie discipline du goût, du geste, de la mise en place, de l’endurance aussi. Quand on sort de ce type de formation et qu’on passe par de grandes maisons, on comprend vite que rien n’est laissé au hasard. Mais surtout, on comprend que la technique seule ne suffit pas. Ce qui reste, ce n’est pas seulement la précision. C’est l’intention derrière.

“Ce que j’aime profondément, ce n’est pas seulement cuisiner. C’est orchestrer.“
Camille Pedrini-Perret
À quel moment avez-vous compris que votre travail allait au-delà de la cuisine ?
Je crois que je l’ai compris le jour où j’ai organisé un dîner privé dans une maison, avec carte blanche. Ce soir-là, je n’ai pas seulement pensé un menu. J’ai pensé l’expérience. Le rythme. La table. L’enchaînement. La réaction des invités. Et là, je me suis dit : ce que j’aime profondément, ce n’est pas seulement cuisiner. C’est orchestrer.
Comment définissez-vous, justement, le design culinaire ?
Le design culinaire, ce n’est pas embellir une assiette. C’est créer une cohérence. C’est faire en sorte que tout ce qui entoure le goût raconte la même histoire : le lieu, la lumière, les couleurs, la matière, le support, le rythme, le service, l’identité du chef ou de la marque. Pour moi, à partir du moment où on pousse la porte d’un lieu, tout doit être fluide.

Pourquoi cette discipline séduit-elle autant aujourd’hui ?
Parce qu’on vit dans un monde où l’on ne fait plus que manger. On regarde, on partage, on photographie, on raconte. L’expérience est devenue globale. Et en parallèle, les maisons ont compris qu’elles devaient être visibles. Le problème, c’est que beaucoup ont investi dans l’image avant de clarifier leur fond. On a parfois mis de la visibilité sur des offres qui n’étaient pas assez cohérentes.
Vous parlez souvent de cohérence. Pourquoi est-elle si essentielle ?
Parce qu’une rupture se ressent immédiatement. Si j’entre dans un lieu très classique et que l’assiette raconte tout autre chose, il y a une cassure. Si le support du menu ne dialogue pas avec ce que l’on va vivre, je le vois. Si le chef a une identité forte mais qu’elle n’est pas traduite dans l’expérience globale, je le ressens tout de suite. La cohérence, ce n’est pas un détail. C’est ce qui crée la crédibilité.
Le design culinaire peut-il parfois prendre trop de place ?
Oui, complètement. C’est même ma grande vigilance. Aujourd’hui, on voit de très belles assiettes, très bien pensées visuellement, très photogéniques, mais où le goût n’est pas là. Et là, pour moi, il y a une dérive. Le design culinaire ne doit jamais masquer une faiblesse gustative. Sinon, ce n’est plus du design. C’est du décor.
Qu’apporte alors le design culinaire, au-delà de l’émotion ?
Il apporte une mémoire. Une lisibilité. Une identité. Il transforme une offre en signature. Le goût reste la base, bien sûr. Mais le design culinaire donne une profondeur supplémentaire. Il fait que l’on ne retient pas seulement un plat, mais un moment. Une sensation. Une atmosphère. Une impression globale.

Avez-vous un exemple concret d’expérience qui incarne cette vision ?
Oui, par exemple un travail mené autour de La Bastide. Là, on ne parle pas seulement de recettes. On parle de territoire, de fournisseurs, de palette, de moment, de lumière, de douceur. Il y a eu aussi un talk autour de la légitimité féminine, pensé comme un petit-déjeuner immersif. Le lieu avait du sens. Les saveurs aussi : des notes lactées, florales, de la rose, de la lavande… Tout dialoguait avec la thématique. Ce sont ces moments-là qui m’intéressent.
Vous avez aussi traversé des périodes de remise en question. Ont-elles clarifié votre positionnement ?
Oui. Beaucoup. Je crois même que c’était nécessaire. Pendant longtemps, j’ai fait énormément pour les autres. J’ai accompagné, structuré, proposé, réglé, valorisé. Et à force, je me suis un peu effacée. Un jour, quelqu’un m’a dit : ‘Ce que tu montres n’est absolument pas représentatif de ce que tu fais réellement.’ Et ça a été un choc. Parce que c’était vrai.
Je suis dans une forme de direction artistique sensorielle appliquée à la gastronomie et à l’événementiel
Camille Pedrini-Perret
Aujourd’hui, comment nommez-vous ce que vous faites ?
Je dirais que je suis dans une forme de direction artistique sensorielle appliquée à la gastronomie et à l’événementiel. Il y a du design culinaire, du branding événementiel, du conseil, du goût, de la scénographie. Mais ce qui unit tout ça, c’est l’expérience globale.
Comment imaginez-vous l’évolution du design culinaire dans les années à venir ?
Il y aura toujours des tendances, bien sûr. Des effets très visuels, des concepts forts, des expériences spectaculaires. Mais ce qui restera, ce sera l’équilibre. Le ‘wow’ seul ne suffit pas. Le goût seul ne suffit plus toujours non plus. Il faudra les deux. Le futur sera à ceux qui sauront réconcilier le fond et la forme.

À l’approche du 29 avril, date qui rappelle la sortie très attendue de Le Diable s’habille en PRADA, impossible de ne pas penser à cette même question qui traverse aujourd’hui autant la mode que la gastronomie : que reste-t-il quand l’image a tout capté ? Dans le cas de Camille Pedrini-Perret, la réponse tient en un mot : l’essentiel.
Le regard de Laurence sur cette rencontre
Il y a des entretiens qui informent. Et d’autres qui déplacent un regard. Celui-ci appartient clairement à la seconde catégorie.
Camille Pedrini-Perret ne cherche pas à séduire par un discours lisse. Elle parle vrai. Avec franchise, précision, expérience. Ce qui la rend particulièrement intéressante, c’est qu’elle n’observe pas la gastronomie depuis l’extérieur. Elle en connaît les cuisines, les tensions, les contraintes, les angles morts. Elle connaît aussi l’élégance, les codes du luxe, la puissance d’un décor, la nécessité d’une narration. Mais elle refuse le vernis sans âme. Dans un milieu où il n’est pas toujours simple de faire comprendre des métiers hybrides, son parcours raconte aussi le courage de tenir une intuition avant qu’elle ne soit pleinement reconnue. Et c’est peut-être là sa plus grande force : avoir su transformer des obstacles, des malentendus et des résistances en une vision claire, exigeante, profondément contemporaine.
Un parcours construit dans l’exigence
Avant d’imaginer des expériences sensorielles, Camille Pedrini-Perret a d’abord appris la rigueur. Son parcours débute à Lyon, à l’Institut Paul Bocuse, où elle se forme à l’art culinaire et au management. Très tôt, elle entre dans des environnements où la discipline n’est pas une posture, mais une nécessité. Des cuisines des Trois Dômes à la maison Pic, elle affine un regard où la technique ne vaut que si elle sert une émotion juste.
Plus tard, un dîner privé agit comme un déclic. Elle y découvre que ce qui l’anime profondément ne se limite pas à cuisiner. Ce qu’elle aime, c’est penser un moment dans sa globalité. Créer une harmonie entre une table, un rythme, une atmosphère, un goût, un souvenir. De cette intuition naîtront ses premières expériences de cheffe à domicile, puis une activité plus large de conseil, à la croisée de la gastronomie, du design, du storytelling et de l’expérience client.
Camille Pedrini-Perret
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